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La sécurité des patients sera-t-elle la grande oubliée de la future Loi sur la santé ?

Par François Pesty, LUNDI 15 SEPTEMBRE 2014 Soyez le premier à réagirSoyez le premier à réagir

La presse1 relate ce 12 septembre le tragique décès d’un sexagénaire à qui il a été administré par erreur du chlorure de potassium (KCl) injectable en lieu et place d’une solution de corticoïdes.

Cet événement indésirable grave (EIG), avec mort d’homme, n’a pas été évité, malgré la circulaire du 14 février 2012 (ici) de la Direction Générale de l’Offre de Soins (DGOS, l’une des 4 directions du Ministère en charge de la santé) destinée aux établissements de santé et prise en application de l’arrêté du 6 avril 2011 (ici), qui classait en deuxième position les erreurs d’administration de KCl injectable sur une liste de 12 événements « qui ne devraient jamais arriver » (never events).

Cette erreur fatale était pourtant évitable, non pas grâce à une circulaire administrative, mais plutôt par la mise place d’un processus industrialisable et hautement sécurisant, « l’administration des médicaments assistée par lecture code barre au lit du malade, connectée à la prescription informatisée ».

Seulement voilà, alors que les USA sont en passe de gagner ce combat contre les décès et événements indésirables graves liés à une erreur évitable d’administration de médicaments, l’immobilisme hexagonal fait que nous n’avons même pas encore créé les conditions en France d’un déploiement possible de cette technologie au chevet de nos patients et résidents !

Il suffirait simplement d’imposer aux industriels de la pharmacie de mettre un code à barres ou datamatrix sur chaque conditionnement primaire de médicament (ampoule, flacon injectable, gélule, comprimé…), comme cela a été exigé des industriels nord-américains par la FDA, agence en charge du médicament, voici dix ans déjà.

Fin 2013, 80% des hôpitaux américains avaient déployé l’administration des médicaments assistée par la lecture code barre et près de 50% l’avaient fait en connectant aussi la prescription informatisée. Ce que les américains qualifient de « circuit du médicament informatisé en boucle fermée ». Le dispositif permet alors de vérifier les « 5B » :

- le bon médicament,

- au bon malade,

- au bon moment,

- à la bonne dose,

- par la bonne voie

Hélas, chez nous, faute de volonté politique, seulement 21% des médicaments à l’hôpital, toutes formes galéniques confondues, possèdent un code-barres sur leur conditionnement primaire, et seulement 12% un code-barres lisible par un lecteur…

Cela signifie tout simplement que sans une décision courageuse, de Madame la Ministre, du Directeur Général de la Santé ou du tout nouveau Directeur de l’ANSM (agence nationale de sécurité du médicament), les hôpitaux ne pourront pas commencer à implémenter cette barrière de sécurité pour protéger nos patients et résidents

 

Pour l’heure, le « projet de Loi sur la Santé », si cher à Marisol TOURAINE, ne prévoit toujours pas la lecture code-barres au lit du malade, malgré l’existence d’un chapitre III, intitulé « Innover pour la qualité des pratiques, le bon usage du médicament et la sécurité des soins »

Ne nous trompons pas, nous sommes face potentiellement au plus grand scandale sanitaire que notre pays ait connu, bien plus grave que le Médiator®. J’estime personnellement à plus d’un millier de décès évitables et à des dizaines de milliers d’événements indésirables graves (avec préjudice au patient allant d’un allongement de la durée d’hospitalisation aux séquelles irréversibles et au décès) l’absence de mise en place de cette technologie sécurisante et aussi d’une conciliation des traitements en cours du malade entrant qui pourrait être systématisée pour 65 millions des 66 millions de françaises et de français à partir d’une consultation de l’historique des remboursements sur les serveurs de l’assurance maladie.

Encore que cette estimation puisse être bien en-deçà de la réalité. En effet, le Sénat américain a auditionné le 17 juillet 2014 (voir ici la vidéo) des experts de la sécurité du patient. Cette audition, mise en lumière par un article du JAMA a vu se présenter à la barre le Dr John JAMES, Houston, Texas, pour résumer les résultats de ses travaux publiés dans la revue « Journal of Patient Safety » en septembre 2013 3, et qui montraient que l’erreur médicale à l’hôpital 4 était responsable non pas de 98.000 décès annuels aux USA 5, comme cela avait été estimé en 1998, mais se situait vingt ans plus tard 6 entre 210.000 et 400.000 morts par an, c'est-à-dire plus de 1.000 décès par jour aux USA, ce qui en fait la 3ème cause de décès derrière les maladies cardiovasculaires et les cancers, soit 1 décès sur 6 ! Dans l’une des 4 études analysées par John JAMES, 7 des 12 décès enregistrés étaient dus à des erreurs médicamenteuses.

 

Il y a donc urgence à agir.

Rappelons enfin aussi que la technologie de la lecture code à barres qui évite des erreurs de produits en caisse dans nos supermarchés, est déployée depuis 30 ans dans la grande distribution ; C’est dire le retard accumulé dans nos hôpitaux.

[1] https://www.google.fr/search?q=Institut+Bergoni

[2] Patient Safety Still Lagging. Bridget KUEHN. JAMA Published online August 20, 2014. Téléchargeable ici.

[3] A New, Evidence-based Estimate of Patient Harms Associated with Hospital Care. A review article. John JAMES. J Patient Saf & Volume 9, Number 3, September 2013. Téléchargeable ici.

[4] Estimée à partir de l’examen minutieux des dossiers médicaux

[5] Rapport de l’Institute of Medicine « To Err is Human », établi sur des données datant de 1984

[6] A partir de l’analyse des résultats de 4 études menées entre 2004 et 2008

 

https://optimiz.sharepoint.com/Pages/Actu.aspx#21 

 

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