Vous êtes dans : Accueil > Tribunes libres >

On est peut-être en fin de race – de RSSI s’entend. Partie II

Cédric Cartau, MERCREDI 02 NOVEMBRE 2016 Soyez le premier à réagirSoyez le premier à réagir

Il y a ensuite l’inutilité démontrée de la sensibilisation utilisateurs. Certains de mes confrères – et je les respecte – affirment à qui veut l’entendre que c’est un des axes majeurs de la SSI, sauf que je n’y crois plus.

D’une part, si la sensibilisation marchait, avec tout l’argent qui a été dépensé depuis des décennies dans la prévention routière, la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme, il y a belle lurette qu’il n’y aurait plus un seul accident de la route, un seul conducteur ivre et un seul cancer du poumon. D’autre part, pour ce qui concerne les cryptovirus, il suffit qu’un seul agent clique sur la mauvaise pièce jointe pour que l’enfer se déclenche : or, qui, je vous le demande, peut raisonnablement affirmer que, de ses 1 000 ou 10 000 utilisateurs, pas un seul ne fera le clic qui tue ? Soyons honnête : on ne peut pas ne pas sensibiliser, à défaut de quoi les RSSI que nous sommes seraient en faute, mais clairement cela ne sert pas à grand-chose. Un exemple ? Un de mes confrères, RSSI dans une SSII de 350 agents environ (dont 80 % de cadres et d’ingénieurs informaticiens) a fait réaliser par une entreprise externe un test en ingénierie sociale : Kevin appelle au hasard des agents, à partir d’un numéro masqué et en se prétendant de la hot line, et demande que l’agent en question lui communique son mot de passe. Résultat : 90 % de hits positifs. Surpris ? Alors vous le serez encore plus quand je vous aurai dit qu’après une restitution devant les agents ébahis le même test a été reconduit six mois plus tard, avec plus de 60 % de hits positifs. À part la boîte à gifles branchée sur le port USB de l’utilisateur, je ne vois plus quoi faire. 

Il y a ensuite la politique de com quasi suicidaire des RSSI, qui pour beaucoup axent leur discours vis-à-vis de la DG sur un mode apocalyptique, du genre « ça va péter dans trois mois si on ne change pas le firewall, si on ne met pas en place tel antivirus, tel patch, etc. ». Le fait est que peu de choses « pètent » dans les faits et que cette stratégie de « cri au loup » se retourne contre les RSSI. Alors que la bonne approche, la seule, est celle qui consiste à déployer des mesures simples et peu coûteuses, en attendant de passer à la suite. Combien d’établissements auditent leur surface Web (très abordable) régulièrement, combien analysent chaque semaine les tableaux de bord des outils de sécurité qu’ils ont achetés, combien verrouillent simplement les logins admin à un petit nombre d’utilisateurs maîtrisés, combien clôturent les comptes des utilisateurs ayant quitté l’établissement et des fournisseurs ayant terminé leur mission ? Back to Basics, les mesures d’hygiène de l’ANSSI[1] sont l’alfa de la SSI, pour l’oméga, on verra plus tard.

Sans parler du syndrome du « cygne noir ». Le raisonnement managérial classique est basé sur deux axiomes : pas vu pas pris, et ce qui n’est jamais arrivé ne m’arrivera pas. Sachant que sur 20 000 établissements de santé en France (en incluant les Ehpad et le médico-social) les incidents IT sérieux sont relativement rares, chaque responsable SI se croit autorisé à ne pas traiter les risques en amont. De fait, les parcs informatiques sont dans certains cas dans un état préoccupant, et tout le monde serre les dents avec la vague récente des cryptos.

Dans Une brève histoire du futur, Michio Kaku explique que toute invention passe par quatre stades dans son évolution naturelle : d’abord, elle n’existe que dans un laboratoire, ensuite seuls les (très) riches peuvent se l’offrir, puis tout le monde peut s’en acheter un exemplaire et, enfin, elle est devenue tellement banale que l’on ne la remarque même plus. Le papier a suivi ce chemin : inventé il y a 2 000 ans par les Chinois (selon ce que l’on entend par « papier »), il était inabordable au Moyen Âge (on raconte qu’une reine de France a payé un troupeau de 200 moutons pour un seul ouvrage), avant que la révolution de l’imprimerie ne rende les livres accessibles à tous, pour enfin devenir tellement banal qu’il est utilisé comme papier peint dans les chambres. Mais Bill Bryson, un de mes auteurs fétiches, raconte aussi[2] qu’au début du xixe siècle, justement au moment de la mode du papier peint, peu de précautions étaient prises par les fabricants qui usaient et abusaient du plomb pour les teintures et textures, sans parler des nombreux incendies et de leur cortège de mort.

L’informatique en est là, au stade du développement anarchique et incontrôlé, comme en témoigne la multiplication des objets connectés, de la balance au cardiofréquencemètre, de la maison connectée aux caméras de surveillance de rue. Et les ennuis arrivent : on vient récemment de subir une attaque en DDoS particulièrement virulente[3], émanant justement des caméras de rue, on découvre que des milliers de patients sont porteurs de stimulateurs cardiaques troués de sécurité, et certains serveurs DNS subissent des attaques en règle[4], paralysant une partie du trafic. Jamais on n’a connu autant d’attaques, aussi importantes et en aussi peu de temps. Même avec le nez sur le guidon, comme tous mes confrères RSSI, il n’est pas possible de l’ignorer.

Je suis en train de me demander si l’on ne vient pas de changer d’époque, SSI s’entend…

[1]   https://www.ssi.gouv.fr/guide/guide-dhygiene-informatique/ 

[2]   Une histoire du monde sans sortir de chez moi, Payot, 2014.

[3]   http://sciencepost.fr/2016/09/quelquun-apprend-a-detruire-internet-selon-bruce-schneier/ 

[4]   http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/10/21/une-cyber-attaque-massive-perturbe-de-nombreux-sites-internet-aux-etats-unis_5018361_4408996.html 

rssi, ssi, sécurité