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Blockchain : là, je ne vois vraiment pas

Cédric Cartau, MARDI 13 DéCEMBRE 2016 Soyez le premier à réagir2 réactions

Il y a certainement un moment, dans la carrière de chacun, où nous passons de la position de visionnaire à celle de has been, et en général les signes annonciateurs sont sans équivoque : une avancée technologique dont on ne parvient pas à percevoir l’intérêt, malgré les bêlements à l’unisson de la presse spécialisée. C’est certainement ce qui doit être en train de m’arriver, car là, je dois le reconnaître : les Blockchains, je ne vois pas bien ce que nous allons en faire dans le monde de la santé (cette dernière précision étant importante, car dans le domaine des cryptomonnaies, il n’y a pas débat).

Les contraintes de place m’empêchent de rappeler le fonctionnement de ce dispositif, mais le lecteur trouvera ici[1] un rappel des principes. Le site en question note l’engouement général pour cette technologie, pour laquelle pas moins de 1 600 articles auraient été consacrés dans la presse ces derniers mois. Dans le monde de la santé également, plusieurs publications (ici[2], là[3] ou dans l’excellent article du Dr Cécile Monteil du numéro 18 de DSIH), mais qui tournent toutes plus ou moins autour de trois exemples : la traçabilité de l’accès aux données de recherche clinique, la traçabilité d’accès au DMP (pour autant que ce grand machin ne meure pas avant la fin de l’année) et la traçabilité des médicaments.

Et c’est bien là que je bloque, car la technologie de Blockchain offre des caractéristiques (intégrité garantie des transactions par décentralisation du calcul des preuves numériques et journal public des transactions) qui ne répondent tout simplement à aucun besoin du domaine. Prenons un exemple : dans le domaine du Bitcoin, les transactions (qui achète et qui vend) sont publiques et les traces de ces transactions (le journal) aussi. Dans le domaine de la santé, la donnée est par nature confidentielle, et à ma connaissance il n’existe aucun texte qui impose de rendre publique l’information selon laquelle le médecin X a consulté le dossier médical du patient Y (le DMP pose des contraintes additionnelles sur ce sujet, qui vont au-delà des contraintes des DPI locaux, mais sans aller jusqu’à l’absence totale de confidentialité des traces d’accès).

Dans le domaine de la recherche médicale, lorsque l’on pratique un tant soit peu les protocoles de recherche clinique imposés par les textes et les laboratoires, on sait que la constitution des cohortes, le recueil du consentement des patients, etc. obéissent à des contraintes qui sont tout simplement hors champ des technologies de Blockchain. À titre d’exemple d’ailleurs, la dernière affaire sur ce sujet (décès de patients dans un organisme privé de recherche, affaire en cours d’instruction à ce jour) n’aurait d’ailleurs absolument pas été évitée par ces technologies.

Dans le domaine du médicament, c’est encore plus flagrant : non seulement les contraintes de traçabilité existantes sont parfaitement satisfaites par les systèmes actuels (rappelons tout de même que le monde de l’industrie automobile gère la traçabilité des composants des véhicules depuis plus de 20 ans sans Blockchain et que cela fonctionne très bien), mais – pire encore – de tous les scandales sanitaires en France depuis 30 ans (sang contaminé, amiante, prothèses PIP, Mediator, etc.), aucun, absolument aucun, n’aurait été évité par la mise en place d’une technologie de Blockchain, tout simplement car la fraude a presque toujours été déclenchée avant l’entrée dans le système de traçabilité du composant (prothèses PIP) ou a été commise en toute connaissance de cause (sang contaminé).

Non, là vraiment, les Blockchains je ne vois pas. Cela étant, les travaux avancent, et il ne faut pas rester figé sur une seule position, et même si pour l’instant on ne voit pas trop les use cases, je suis tout à fait prêt à changer d’avis…


[1]   https://blockchainfrance.net/decouvrir-la-blockchain/c-est-quoi-la-blockchain/ 

[2]   https://blockchainfrance.net/2015/09/28/blockchain_sante/ 

[3]   http://www.huffingtonpost.fr/david-manset/big-data-sante-blockchain/?utm_hp_ref=fr 

clinique, data, dmp


2 réaction(s) à l'article Blockchain : là, je ne vois vraiment pas

#2

Bonjour Cédric,

Ça me rassure de voir que l'on se pose les mêmes questions. Je me sens has been également sur ce coup.
Ce mot en vogue ne serait-il pas mal interprété et utilisé à tors ?


Message posté par Charles BLANC ROLIN (Déconnecté) le mardi 13 décembre 2016 à 09:38:03 en réponse au message n°#1 REPONDRE
#3

Bonjour
Dans le domaine de la santé, la blockchain peut répondre à une attente.
Le suivi d’un patient, lors d’une intervention dans le monde, avec le registre partagé, tout praticien avec l’accord du patient pourra accéder à ces informations. Le registre joue le rôle de dossier médicale.
Toutes les informations enregistrées dans le registre sont chiffrées avec le certificat du patient (clé publique, clé privée). Seul le patient peut écrire ou sauvegarder les informations fournies par son médecin dans son dossier.
La grande différence avec les systèmes actuels « de suivi et traçabilité », c’est le patient qui est responsable de son dossier et non pas un tiers. Par ailleurs l’information, le registre n’est pas centralisé.
Des centres hospitaliers peuvent déployer une blockchain privée pour suivre certain patient
Exemple opérationnel : voir le site www.ledgerofproof.com


Message posté par FARAGGI (Déconnecté) le vendredi 16 décembre 2016 à 17:27:42 en réponse au message n°#1 REPONDRE