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Le dossier patient informatisé est-il inutile ?

Cédric Cartau, MARDI 21 NOVEMBRE 2017 Soyez le premier à réagirSoyez le premier à réagir

Dans un récent article(1), Ticsanté relate une étude récemment réalisée par Frédéric Kletz, enseignant-chercheur à Mines ParisTech, et présentée à un colloque de l’Anap. Sans entrer dans les détails de l’article, notons que le bilan dressé est mitigé en termes de gains pour les organisations et d’adhésion des utilisateurs, en particulier du corps médical (en tout cas ceux qui ont été interrogés par l’étude). L’article est court, le rapport de l’étude certainement bien plus long, et nous ne pouvons donc que faire des suppositions sur les points évoqués, ces précautions oratoires étant importantes afin de ne pas dévaloriser le travail réalisé.  

Tout d’abord, Frédéric Kletz cite le cas de deux établissements avec le même DPI dans une version différente qui se sont trouvés dans l’impossibilité de le faire interopérer. C’est un peu court pour se faire une idée : interopérer quoi ? Les comptes rendus de laboratoire, les accès croisés des praticiens aux données du DPI voisin, les bases des identités ? Il existe tellement de cas de figure que l’on ne sait pas interpréter ce point.

Le chercheur cite ensuite l’avis des professionnels interrogés, qui hésitent entre les avantages procurés par la facilité d’accès à l’informatisation médicale et le temps perdu à manipuler les outils. D’expérience, je sais qu’il faut être extrêmement prudent concernant ce type de remontée utilisateur. Non qu’il faille en nier la perception, mais au contraire la relativiser : l’humain quel qu’il soit a une fâcheuse tendance à tenir pour acquis les gains procurés par un outil, à oublier « comment c’était avant » et à n’en retenir que les inconvénients. Dans mon établissement, nous en sommes à la seconde génération de DPI, et s’il y a bien un consensus général sur le sujet, c’est que malgré toutes les difficultés d’informatisation, au bas mot 90 % du corps médical ne reviendrait pas en arrière. J’ai eu récemment une discussion avec un chef de clinique qui soulignait les difficultés inhérentes à l’outil : histoire de lui faire relativiser les choses, je lui ai cité les difficultés que j’avais connues, en 2004 dans mon précédent établissement, avec la première génération de DPI, à savoir que les praticiens de l’époque avaient réalisé, horrifiés, que les données de leur service seraient visibles par les autres praticiens qui prenaient en charge le patient ! Le chef de clinique en question était quant à lui ébahi de l’attitude de ses confrères de l’époque… Il faut que jeunesse se passe.

Je suis particulièrement surpris, en revanche, par le fait que Frédéric Kletz souligne que le DPI n’a pas eu d’impact sur les modes d’organisation. Dois-je rappeler que l’on n’informatise pas pour régler des problèmes d’organisation ? Informatiser, c’est automatiser : une organisation qui produit de la bouse de vache, et que l’on informatise, produira juste la même bouse de vache, mais plus vite. C’est l’inverse : on réorganise d’abord, on informatise ensuite. C’est peut-être une des causes d’échec que d’avoir voulu faire porter à l’outil une responsabilité organisationnelle qu’il n’a pas.

Enfin, je ne vois pas dans l’article de Ticsanté (mais c’est peut-être dans le rapport, que je n’ai pas pu trouver) la question des budgets. On sait, parce qu’aucun autre pays ne l’a fait différemment, qu’informatiser le DPI et déployer les briques de base (dossier médical, dossier soignant, etc.) requiert un certain niveau de budget de la DSI. En termes crus et pour faire référence à l’échelle HIMSS (qui compte huit niveaux, de 0 à 7), l’atteinte du niveau 6 (qui est la cible si l’on se réfère aux différentes recommandations, textes, etc.) nécessite a minima un budget SI de 4 % du budget de l’établissement, quand la moyenne française tourne aux environs de 1,8 % et de 2,5 % pour les mieux lotis. Pour informatiser le cœur de métier d’une entreprise, il ne faut pas simplement des sous pour acheter des licences : il faut un accompagnement de la DSI, des ingénieurs en organisation, une infrastructure technique au niveau, des équipes hot line postdémarrage, etc. Quand on achète juste les licences en espérant que les utilisateurs vont s’approprier le produit sans assistance de professionnels, on va droit dans le mur dans neuf cas sur dix.

J’ai un scoop : en matière de voiture comme d’informatique, on n’en a jamais que pour son argent.

(1) http://www.ticsante.com 

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